Pourquoi votre corps “ne coopère pas” (et pourquoi ce n’est pas un problème à corriger)

On vous a appris à “utiliser” votre corps pour aller mieux : respirer, lâcher, détendre, optimiser. Mais quand le corps ne suit pas, la logique se retourne contre vous. Et si cette résistance n’était pas un bug, mais un message sur le réel, le rythme et la justesse du soin ?

Publié le 2 février 2026


Le développement personnel a souvent fini par traiter le corps comme un instrument. On lui assigne une fonction : aller mieux, plus vite, plus efficacement. Dans cette logique, le corps devient un levier parmi d’autres, un moyen au service d’un objectif. Il devrait coopérer, se détendre, “lâcher”, produire un effet visible.

Or il arrive qu’il ne le fasse pas, ou pas tout de suite, ou pas de la manière attendue. C’est précisément là que l’impasse apparaît : quand le corps ne répond pas à l’injonction, on conclut trop vite qu’il “bloque”, qu’il “résiste”, qu’il “dysfonctionne”, ou qu’on s’y prend mal. Autrement dit, la non-réponse devient un problème à corriger, au lieu d’être une donnée à comprendre.

Vous ne “possédez” pas un corps, vous vivez à partir de lui

Le philosophe Claude Romano propose alors un déplacement décisif lorsqu’il invite à « renouer avec notre condition corporelle ». Il ne s’agit pas d’apprendre à mieux utiliser le corps, comme on perfectionnerait un outil, mais de reconnaître que le corps est ce à partir de quoi toute expérience est possible. Sentir, percevoir, comprendre, consentir, aimer, souffrir, se souvenir, se transformer : rien de tout cela ne se donne sans cette condition première.

Ainsi, le corps n’est pas un objet qu’on manipule depuis un poste de commande intérieur ; il est le lieu même où le réel se présente, avec ses résistances, ses lenteurs, ses limites, et parfois ses silences.

La résistance n’est pas une panne

C’est pourquoi la résistance corporelle prend un sens nouveau. Dans une perspective instrumentale, elle ressemble à une panne : si le corps ne “se détend” pas, c’est qu’il fait obstacle à notre volonté. Dans la perspective ouverte par Romano, la résistance est plutôt un rappel : notre désir de maîtrise totale est une illusion, et le réel n’est pas entièrement disponible.

Le corps, justement parce qu’il ne se plie pas toujours à la commande, empêche que l’existence soit réduite à un programme d’optimisation. Il oblige à sortir de l’idée qu’il suffirait de trouver le bon protocole, le bon exercice, le bon “hack”, pour obtenir mécaniquement l’état souhaité.

En ce sens, l’impasse n’est pas seulement pratique ; elle est aussi philosophique et éthique, car elle installe une relation de domination à ce qui, par nature, demande une relation d’écoute.

En therapie : viser un effet n’est pas exiger un effet

Ce pas de côté éclaire directement le contexte de la thérapie. Si le corps n’est pas un outil, alors la thérapie ne peut pas être comprise comme une technique visant à produire un résultat par la seule application d’un procédé. Elle n’abolit pas l’intention de soulager, ni le désir d’aller mieux ; elle change la manière de les porter.

Il y a une différence décisive entre viser un effet et exiger un effet. La visée laisse place à l’incertitude du vivant ; l’exigence transforme le soin en épreuve, et la personne en projet à corriger. Lorsque le corps ne répond pas immédiatement, la logique instrumentale produit presque inévitablement un surcroît de tension : on s’impatiente, on force, on se juge, on se décourage.

À l’inverse, considérer le corps comme condition rend possible une autre lecture : si le corps ne répond pas, ce n’est pas forcément un échec ; c’est peut-être une protection qui persiste, un rythme qui s’impose, une limite qui signale ce qui n’est pas encore prêt.

Un autre espace de soin : autoriser le non-résultat immédiat, sans renoncer à la précision

Dans cette perspective, l’espace de soin change de nature. Il devient un espace où le corps est autorisé à ne pas “donner” tout de suite, à ne pas produire d’effet visible, à manifester des seuils, voire à rester opaque un temps. Cette autorisation n’est pas une résignation ; c’est une forme de précision. Elle reconnaît qu’un organisme ne se règle pas comme une machine, et qu’une histoire ne se dissout pas sur commande.

Le soin se définit alors moins comme une prise sur le corps que comme une proposition adressée au vivant : un cadre de sécurité, une attention fine, une qualité de présence, un rythme respecté, autant de conditions susceptibles de rendre à la personne de la marge intérieure.

La somatothérapie : rendre possible plutôt que réparer

C’est ici que la somatothérapie prend sa place. Elle ne prétend pas obtenir quelque chose du corps comme un garagiste prétend obtenir quelque chose d’un moteur, non parce qu’elle refuserait toute efficacité, mais parce qu’elle refuse de confondre efficacité et domination. Elle assume une modestie structurante : ce qu’elle peut revendiquer de plus juste, c’est de créer les conditions d’un ajustement possible.

Le geste thérapeutique devient un “coup de pouce” — non un ordre — qui aide le corps à retrouver la capacité de réactiver ses propres ressources. Le changement, dans cette optique, n’est pas fabriqué de l’extérieur ; il émerge quand la contrainte se relâche suffisamment pour que le vivant recommence son travail.


On peut donc résumer le changement de point de vue en une phrase : tant que le corps est envisagé comme un outil, le soin tend à se réduire à une optimisation ; dès lors qu’il est reconnu comme condition, le soin redevient une relation humble au réel.

Ce n’est pas une nuance de vocabulaire, mais un changement de monde : on ne cherche plus à faire céder le corps, on cherche à lui rendre de l’espace.

Si cette manière d’aborder la thérapie vous parle, je consulte à Montpellier.

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