De chair et d’âme, Boris Cyrulnik
Dans De chair et d’âme, Boris Cyrulnik part d’une question qui paraît simple : comment ce que nous vivons avec les autres peut-il aussi changer notre corps ? Ses petits chapitres nous emmènent peu à peu vers l’attachement, le cerveau et les traces que les expériences laissent en nous
Publié le 15 septembre 2026
De quoi parle le livre ?
Boris Cyrulnik explore les liens entre la vie biologique et la vie psychique. Pour lui, expliquer une personne par son seul cerveau ou par sa seule histoire ne suffit pas : chaque expérience modifie la manière dont elle perçoit le monde, et son organisme participe à cette perception.
Le livre avance par petits chapitres. Cyrulnik explique les choses de façon assez simple, mais on sent que les questions sont complexes. Il passe de l’attachement à la résilience, puis au deuil, à l’inconscient, aux animaux, à la parole et à la vieillesse. J’ai eu le plaisir de suivre cette pensée, même lorsque je n’étais pas sûr de pouvoir en retenir tous les détails.
L’attachement naît d’une rencontre
Le sujet qui revient le plus souvent est la création de l’attachement. Cyrulnik décrit le développement comme la rencontre entre un cerveau et un monde sensoriel. Il parle d’un « bain sensoriel » que les gestes des parents organisent autour de l’enfant. Le cerveau se construit ainsi avec ses synapses, mais aussi avec l’histoire familiale et les règles de la culture.
J’ai été frappé par son idée qu’un enfant a besoin de rencontrer de petits manques ou de légers stress pour éprouver le plaisir de retrouver les siens. Une base affective sûre lui permet de partir explorer, puis de revenir. Cyrulnik s’intéresse, à l’inverse, aux « enfants sans problème », protégés de toute expérience désagréable, et se demande si ce cocon les prépare toujours bien à la vie adulte. Il propose ainsi de penser le bonheur avec le manque qui le précède : de courtes séparations rendent les retrouvailles heureuses.
Il rappelle aussi qu’un attachement difficile au départ ne ferme pas toutes les possibilités de développement. D’autres relations et d’autres ressources peuvent aider une personne à se construire. Sa résilience ne concerne donc pas seulement un récit psychologique. Il cherche également à montrer que le vivant dispose, à plusieurs niveaux, de possibilités de résistance et de réorganisation.
Le corps participe à la souffrance relationnelle
Plusieurs passages m’ont intéressé pour mon travail en somatothérapie. Cyrulnik rapproche la souffrance physique et la souffrance relationnelle en regardant comment le cerveau les traite. Il s’intéresse aussi aux liens possibles entre douleur chronique et dépression. Ces rapprochements donnent une raison de prendre au sérieux ce qui se passe dans le corps quand une personne souffre dans sa vie affective.
Son passage sur le deuil rend cette idée très concrète. Quand quelqu’un disparaît, une partie du monde sensoriel quotidien disparaît avec lui : sa voix, sa présence, les gestes et les habitudes qui accompagnaient la relation. Cyrulnik montre alors le rôle des rites collectifs, qui entourent la personne endeuillée lorsque son monde familier est bouleversé. J’ai retenu sa formule : « La perte est individuelle mais le deuil est collectif. »
Mémoire, inconscient et vie animale
J’ai aussi aimé la distinction qu’il fait entre l’inconscient cognitif et l’inconscient freudien. Le premier repose sur des traces de mémoire qui influencent notre manière de sentir et d’interpréter le monde, sans que nous sachions forcément qu’elles sont là. Cyrulnik résume la différence ainsi : l’inconscient cognitif « ne sait pas qu’il sait », tandis que l’inconscient freudien « s’arrange pour ne pas savoir ». Ce sont deux façons très différentes de penser ce qui échappe à la conscience.
La place qu’il donne à la biologie dans la vie psychique l’amène aussi vers les animaux. Il refuse de réduire leurs comportements à des réflexes et s’intéresse à leurs affects. Il évoque leurs réactions face à la détresse ou à la mort d’un autre. La question reste ouverte pour moi : quels degrés d’empathie peut-on observer selon les espèces ? Une grande partie du livre poursuit ensuite cette réflexion sur le lien avec les autres à travers la parole.
Plusieurs façons d’agir sur la souffrance
Cyrulnik défend l’idée que l’on peut entrer dans la souffrance par différentes voies. Un médicament agit sur la neurobiochimie et peut modifier l’expérience vécue. Une psychothérapie, une conversation, un roman ou une œuvre d’art peuvent aussi changer la façon dont une personne éprouve sa vie et, selon lui, avoir des effets biologiques. J’ai trouvé cette idée utile : elle permet de penser ensemble des formes d’aide qui partent de points différents.
Le livre se termine sur la vieillesse. Cyrulnik décrit une mémoire ancienne et une mémoire des récits qui restent présentes, alors que la mémoire de travail et l’accès à la nouveauté peuvent devenir plus difficiles. Il se demande si le récit du passé aide alors à retrouver des repères au moment où le corps change. Il propose aussi une lecture du retour possible du sentiment religieux avec l’âge : Dieu pourrait devenir une figure rassurante face à l’angoisse de la mort, comme les parents ont pu l’être dans l’enfance. Je prends ces propositions comme des pistes de réflexion.
Ce que vaut cette lecture pour moi
Je ne conseillerais pas ce livre pour y chercher une révélation ou des conseils pratiques. Ses grandes idées sur l’attachement, les relations sociales ou l’hygiène de vie ne me semblent pas neuves aujourd’hui. Ce qui m’a plu, c’est la lecture elle-même : les chapitres ouvrent sans cesse une nouvelle question et m’ont donné envie de réfléchir aux liens entre des domaines que l’on sépare souvent.
Je garde toutefois une réserve sur l’assurance de certaines explications biologiques. Après avoir lu des critiques de passages précis du livre, je prends ce livre pour ce qu’il est : ce qu’un scientifique propose comme lecture que je présuppose raisonnalbe, tout en étant conscient que même en sciences, l’interprétation est au coeur de l’analyse.
Je conseillerais donc De chair et d’âme à une personne qui aime suivre une pensée curieuse, qui s’intéresse à l’attachement et aux liens entre corps et psychisme, et qui accepte de discuter les explications qu’on lui propose.