Ce que j’aimerais te dire, d’Émeric Lebreton : quand les histoires qui consolent deviennent des leçons de vie

À travers de courtes histoires, Émeric Lebreton cherche les mots qui pourraient aider une personne confrontée au deuil, au doute, à la solitude ou à une décision difficile. Mais peut-on vraiment tirer des règles de vie à partir de quelques anecdotes bien choisies ?

Publié le 26 juillet 2026


J’ai découvert ce livre chez Nature & Découvertes, dans une édition grand format très joliment illustrée. En le feuilletant, l’idée m’a plu : dans Ce que j’aimerais te dire, Émeric Lebreton, psychologue, imagine différentes situations dans lesquelles il aurait souhaité trouver les mots pour aider, conseiller ou consoler quelqu’un. L’idée est séduisante !

Chaque chapitre rassemble des contes, des anecdotes, des citations et quelques analyses. L’ensemble se situe clairement dans l’univers de la psychologie populaire, de l’hypnose, de la PNL et du développement personnel.

Certaines histoires sont agréables, parfois amusantes, et peuvent donner matière à réfléchir. Beaucoup sont déjà très connues. Trop souvent, cependant, les leçons que l’auteur en tire m’ont semblé simplistes, parfois maladroites et, dans quelques cas, très discutables.

Mon principal reproche est que le livre transforme souvent des anecdotes particulières en leçons de vie universelles. Derrière une intention sincère de consoler, il véhicule parfois des croyances présentées comme des certitudes et des normes implicites sur ce qu’est une vie réussie. Le livre confond souvent la force d’une histoire avec la force d’un argument. Une anecdote peut être touchante, mémorable, drôle ou inspirante. Elle ne démontre pourtant pas qu’une règle de vie soit vraie.

De manière plus mineure, mais je tiens tout de même à le signaler, il m’a été assez pénible, en tant que Réunionnais, de lire dans l’une des histoires l’expression « une fille née dans les îles », comme s’il existait un point commun dans le caractère ou dans la manière de vivre des personnes nées sur une île, que ce soit à Saint-Pierre-et-Miquelon, à La Réunion ou en Australie. C’est une formulation qui relève d’une forme d’exotisme mal venu.

Une histoire contient-elle vraiment une leçon universelle ?

Les histoires ont un pouvoir évident. Elles rendent une idée concrète, créent une émotion et restent plus facilement en mémoire qu’une démonstration abstraite. Mais en faire des règles générales est parfois délicat.

Dans l’un des récits, trois personnes tentent de gravir une montagne. L’une renonce face au danger. Les deux autres poursuivent. Des années après, celui qui avait abandonné retente l’aventure, et sur le chemin vers le sommet voit les cadavres gelés de ses camarades. La morale suggère alors qu’il faut savoir abandonner pour mieux rebondir plus tard.

Mais l’histoire inverse aurait été tout aussi facile à écrire. Deux personnes abandonnent alors qu’une troisième persévère et atteint le sommet. C’est une leçon très dev perso de professeur qu’il faut croire en soi et ne jamais renoncer.

La morale dépend ici entièrement de la fin choisie par le conteur. Or, dans la vie, on doit prendre une décision avant de connaître cette fin. On ignore souvent si notre persévérance nous conduira vers une réussite ou une catastrophe, et si notre renoncement relèvera de la sagesse ou de la peur.

Ces anecdotes nous donnent parfois l’illusion que les événements contiennent des enseignements clairs. En réalité, on leur attribue souvent un sens après coup.

Les mêmes histoires peuvent-elles raconter autre chose ?

Même lorsqu’une histoire est réussie, je trouve que l’auteur lui impose trop vite une seule interprétation.

L’une de mes histoires préférées concerne un jeune couple qui souhaite poser du papier peint. Le couple demande à un voisin combien de rouleaux il a achetés pour un appartement identique. Il répond qu’il en a acheté neuf.

Le couple achète donc neuf rouleaux et découvre, une fois le travail terminé, qu’il lui en reste quatre. Lorsqu’il s’en plaint au voisin, celui-ci lui répond :

« Ah ! Vous aussi ! »

J’ai vraiment ri à la chute. L’auteur en conclut qu’il faut éviter de se fier à l’avis des autres, car ils n’ont ni les mêmes attentes ni la même personnalité que nous.

Cette interprétation me paraît assez éloignée de l’histoire. Le voisin n’a donné aucun avis. Il a répondu exactement à la question posée : il avait bien acheté neuf rouleaux.

Ma lecture est différente : le couple aurait dû demander combien de rouleaux étaient nécessaires ou combien le voisin en avait réellement utilisés. Le malentendu vient de tout ce que le couple a ajouté à sa réponse, de tous les présupposés implicites qu’il n’a pas pensé à questionner.

Pour le littéraire de formation que je suis, cette histoire est intéressante précisément parce qu’elle contient davantage que la morale imposée par l’auteur. Elle montre qu’un récit reste ouvert et que sa signification dépend aussi du regard de celui qui le lit.

Peut-on consoler quelqu’un avec ses propres croyances ?

Le livre présente parfois des croyances personnelles comme si elles étaient des vérités susceptibles de consoler tout le monde.

Assui, certains passages me semblent franchir une limite plus importante.

À propos de la mort de nos proches, l’auteur affirme sa certitude au sujet de la réincarnation :

« Je suis sûr que la personne que tu aimes et qui aujourd’hui a disparu s’est réincarnée. »

On est content pour lui…

Il s’appuie aussi sur des témoignages d’expériences de mort imminente pour affirmer que nos proches n’ont pas souffert en mourant. Que fait-on alors des morts violentes, des accidents ou des noyades ?

Une croyance peut aider celui qui la partage. Elle peut donner un sens à une perte, nourrir une espérance et rendre une séparation plus supportable. Elle demeure pourtant une croyance.

Présenter la réincarnation comme une certitude ne console que les lecteurs déjà disposés à y croire. Pour les autres, cette affirmation peut paraître creuse, intrusive, complètement détachée de leur expérience, voire violente.

Lorsqu’une personne souffre, lui imposer une explication métaphysique revient plutôt, selon moi, à se rassurer soi-même. Un accompagnement respectueux demande de distinguer ce qu’on sait, ce qu’on croit et ce qu’on espère.

Certaines vies valent-elles moins que d’autres ?

Enfin, certaines morales véhiculent, souvent sans s’en rendre compte, une vision très/trop normative de ce qu’est une vie réussie.

Le passage qui m’a le plus dérangé concerne ceux que l’auteur appelle les « Hommes sans fils ». L’auteur les décrit comme des hommes qui, n’acceptant le temps qui passe, veulent prendre tout ce qu’il y a prendre dans la vie, sans s’encombrer d’enfants qui seraient un frein à leur volonté de conserver leur place. Or, selon lui : « ces Hommes souffr[ent] terriblement à l’approche de la vieillesse, car il ne subsiste rien après eux ».

Même si l’auteur ne vise, en théorie, que les personnes qui choisiraient de ne pas avoir d’enfants par refus de transmettre ou par volonté de conserver leur pouvoir, ce qui me paraît déjà une interprétation psychologique bien rapide, sa conclusion concerne en pratique toutes les personnes sans enfants.

Or certaines n’en ont pas parce qu’elles ne le souhaitent pas, d’autres parce qu’elles ne le peuvent pas, d’autres encore parce que la vie en a décidé autrement. Cette situation est déjà une source de souffrance pour beaucoup. Personne n’a besoin d’entendre, en plus, que « rien ne subsistera après lui ».

Et surtout, je fais un pas de côté : pourquoi faudrait-il que quelque chose subsiste après nous pour que notre existence ait eu de la valeur ?

Dans la même veine, une autre histoire raconte la vie d’un jeune garçon beau, intelligent et fort, dont les parents ont cherché à faire un être parfait. Comme il ne sait pas mettre les autres en valeur, il finit seul, vit en ermite et meurt « sans jamais rien avoir accompli de grand ».

Cette conclusion présente la solitude comme une punition et l’absence de grande réalisation comme un échec. Elle repose sur une idée très normative de la bonne vie : il faudrait avoir des liens nombreux, laisser une trace et accomplir quelque chose de remarquable. Dans le cas de ce garçon, avoir déjoué les plans de grandeur de ses parents est peut-être ce qu’il a accompli de grand.

Cette vision rejoint le mythe contemporain de la vie intense. Une vie réussie devrait être pleine d’expériences, d’aventures, de réussites et de moments exceptionnels. Une existence calme, discrète ou ordinaire deviendrait alors une vie insuffisante.

Deux livres peuvent servir de contrepoids à cette idée mortifère : Pourquoi il est impossible de rater sa vie, de Marc Welinski, et La Vie intense, de Tristan Garcia.

Quelques histoires qui m’ont plu malgré tout

Tout ne m’a pas déplu dans le livre.

J’ai aimé ce court texte sur la valeur du temps, simple comme un poème de Prévert, et je vous le livre en entier :

Pour connaître la valeur d’une année, demande à l’élève qui a raté un examen important.
Pour connaître la valeur d’un mois, demande à la mère qui a mis un enfant au monde trop tôt.
Pour connaître la valeur d’une semaine, demande à l’éditeur d’un magazine hebdomadaire.
Pour connaître la valeur d’une heure, interroge les amoureux qui attendent de se revoir.
Pour connaître la valeur d’une minute, demande à celui qui a raté son train.
Pour connaître la valeur d’une seconde, demande à celui qui a perdu un proche dans un accident.
Pour connaître la valeur d’une milliseconde, interroge celui qui a gagné une médaille d’argent aux Jeux olympiques.
Le temps n’attend personne. Rassemble chaque instant qu’il te reste et il sera de grande valeur. Partage-les avec des personnes de ton choix et ces instants seront encore plus précieux.

J’ai également trouvé très drôle l’histoire de ce joueur convaincu par une accumulation de signes autour du chiffre sept. Après avoir rêvé d’un jockey portant le numéro 7, s’être réveillé à 7 h 07 un 7 du mois et avoir découvert un cheval nommé Sept Nains dans la septième course, il mise 7 000 euros sur lui.

Lorsqu’on lui demande si le cheval est arrivé premier, il répond :

« Non. Septième. »

C’est presque une histoire zen !

Mon avis

J’ai trouvé la lecture à la fois rafraîchissante (une histoire pique toujours la curiosité !) et pénible dans son ensemble. Le livre rassemble de nombreuses histoires déjà connues dans le monde de l’hypnose, de la PNL et du développement personnel. Une ou deux m’ont réellement parlé, et quelques-unes m’ont fait sourire. Sur la longueur d’un livre, cela reste assez peu.

Mon malaise tient surtout à la grande légèreté avec laquelle certaines questions sont abordées. Le deuil, la mort, la solitude, la filiation ou le sentiment d’avoir raté sa vie demandent de la prudence. Ici, ils deviennent souvent le support de petites morales simples et rassurantes.

Le livre illustre ce que la littérature de développement personnel peut produire de plus faible : elle extrait des vérités générales d’histoires particulières, présente parfois des croyances comme des certitudes et véhicule des normes sur la manière dont une vie devrait être menée.

Certaines de ces normes peuvent devenir franchement toxiques. Un lecteur sans enfant peut recevoir comme une claque l’affirmation selon laquelle rien ne subsistera après lui, alors même que cette angoisse l’accompagne peut-être depuis des années. Une personne solitaire peut entendre qu’elle n’a rien accompli de grand. Une personne endeuillée peut recevoir une croyance sur la réincarnation à laquelle elle n’adhère pas.

L’intention du livre est de consoler. Plusieurs passages risquent pourtant d’ajouter du jugement à la souffrance. C’est probablement ce que je lui reproche le plus.

Livre lu lors de mes lectures matinales entre le 20 juin 2026 et le 11 juillet 2026.

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