Changer la vie par nos fictions ordinaires, de Nancy Murzilly
Et si le tarot, les récits imaginaires ou les conversations avec nos morts n’étaient pas des échappatoires au réel, mais des manières d’ouvrir de nouveaux possibles ?
Publié le 23 juin 2026
Nancy Murzilly est philosophe, et spécialiste de théorie littéraire. Son livre Changer la vie par nos fictions ordinaires porte sur des pratiques que l’on range habituellement du côté de l’irrationnel ou du marginal : le tarot, les rêves éveillés, les conversations imaginaires, les relations que nous continuons d’entretenir avec nos morts. Elle ne cherche pas à les défendre contre leurs détracteurs ni à démontrer qu’elles disent vrai. Elle cherche à comprendre l’impact positif qu’elles peuvent avoir dans nos vies.
Attention : ce livre n’est pas un ouvrage de développement personnel ni de psychologie clinique. C’est un essai de philosophie. Mais ses idées entrent en résonance avec ce qui se passe dans l’espace thérapeutique, et c’est ce qui m’a donné envie d’en parler ici.
Je n’en fais pas une recension complète, mais je développe les idées qui m’ont le plus parlé.
Sommes-nous tous prisonniers de récits invisibles ?
Nous sommes, en partie, le récit que nous construisons sur nous-mêmes, et ce récit peut nous enfermer sans que nous nous en rendions compte.
L’autrice ne parle pas seulement des personnes qui consultent un tireur de cartes ou qui écrivent à leurs disparus. Elle observe que tout le monde habite des récits, des interprétations et des constructions symboliques, sans nécessairement les identifier comme tels. Exemples :
- Croire qu’un deuil doit se terminer.
- Croire qu’un parcours professionnel est réussi ou raté.
- Croire que certaines possibilités sont faites pour nous et d’autres non.
Ces convictions reposent sur des histoires que nous racontons sur le monde, intégrées au point de devenir invisibles.
La question ne serait donc plus : « Vivons-nous dans des fictions ? », mais : « Quelles fictions façonnent notre vie ? »
En psychologie, on parle d’identité narrative. Nous sommes, en partie, la narration que nous construisons sur nous-mêmes. Cette narration de soi influence nos choix, nos émotions et notre perception du possible. Une grande partie du travail thérapeutique consiste précisément à rendre visible ce récit pour qu’il redevienne modifiable. Ce que Murzilly appelle fiction ordinaire n’est finalement pas très éloigné de ce que certaines approches thérapeutiques appellent récit dominant.
Une fiction peut-elle produire des effets réels ?
Une représentation fictive peut agir sur le réel. C’est probablement l’idée directrice du livre.
Un tirage de tarot, un ami imaginaire, un personnage de jeu de rôle ou une conversation avec un défunt peuvent être fictifs sans être sans effet. Leur valeur ne se mesure pas à leur exactitude factuelle, mais à ce qu’ils rendent possible : voir autrement une situation, établir des liens nouveaux, prendre une décision qui restait bloquée, traverser un deuil ou retrouver une marge d’action.
Le livre déplace ainsi la question du « Est-ce vrai ? » vers « Qu’est-ce que cela permet de faire ? »
Le placebo, pris au sérieux, relève d’une logique proche. Un comprimé sans principe actif peut produire des effets physiologiques mesurables. Ce n’est ni de la magie ni une simple illusion. C’est la démonstration que la manière dont nous interprétons une situation peut agir sur cette situation. Les représentations, les symboles et les récits participent eux aussi à notre expérience du réel.
En thérapie, cette idée est omniprésente. Une métaphore, un rituel, une visualisation ou une relecture de son histoire personnelle ne sont pas des vérités objectives. Pourtant, ils peuvent transformer durablement la manière dont une personne habite sa vie.
L’imagination peut-elle desserrer nos automatismes ?
L’imagination n’est pas seulement une évasion. Elle peut devenir un outil pour interroger les habitudes et les normes qui nous gouvernent sans que nous les ayons choisies.
L’imagination est souvent associée au divertissement ou à la fuite du réel. Murzilly explore une autre fonction : celle d’un moyen d’expérimenter des possibilités qui restent inaccessibles dans le cadre ordinaire de notre existence.
Les fictions permettent d’essayer d’autres interprétations, d’autres identités et d’autres futurs. Elles ouvrent un espace où le réel n’est plus entièrement figé. Ce n’est pas parce qu’une fiction suspend momentanément les contraintes du monde tel qu’il est qu’elle nous en éloigne. Cette suspension permet aussi d’explorer ce que le réel pourrait devenir.
Les thérapies narratives s’appuient sur une intuition voisine. Le récit dominant qu’une personne construit sur elle-même n’est pas le seul récit possible. En l’examinant, en le questionnant et en repérant ses exceptions, il devient possible d’ouvrir d’autres perspectives.
Dans cette optique, l’imagination n’est pas l’opposé du réel. Elle devient un laboratoire où de nouvelles manières d’être au monde peuvent être essayées avant d’être vécues.
Peut-on transformer une relation sans y mettre fin ? Une autre vision du deuil
Une relation ne disparaît pas nécessairement avec la présence physique de l’autre. Elle peut se transformer et continuer sous une autre forme.
Le chapitre consacré aux défunts part d’un constat simple : la conception dominante du deuil repose souvent sur l’idée qu’il faut apprendre à vivre sans. Sans la personne, sans la relation, sans ce qui avait été construit ensemble.
Nancy Murzilly explore une autre possibilité : non pas vivre sans, mais vivre autrement avec. À travers des lettres, des rituels, des objets, des mémoriaux numériques ou des reconstitutions par intelligence artificielle, la relation peut continuer à évoluer.
Cette proposition soulève une question plus large : qu’est-ce qu’une relation humaine ? Est-elle liée uniquement à la présence physique de l’autre ou à quelque chose de plus difficile à définir ?
Cette réflexion m’a rappelé certains modèles thérapeutiques. En IFS, par exemple, on ne cherche pas à supprimer les parts blessées ou douloureuses. On cherche à transformer la relation que l’on entretient avec elles. Le problème n’est pas toujours la présence de quelque chose, mais la manière dont nous sommes en lien avec cette chose.
Comment les pratiques symboliques construisent-elles du sens ?
Construire du sens, même provisoire, suffit parfois à ouvrir une marge d’action là où la question « pourquoi » restait sans réponse.
Cette idée traverse l’ensemble du livre. Dans la consultation de tarot, par exemple, le sens n’est pas révélé comme une vérité cachée. Il est négocié, interprété et co-construit entre les personnes présentes.
Ce travail relie des éléments épars de l’expérience, crée des rapprochements inattendus et ouvre de nouvelles possibilités d’interprétation. C’est précisément ce processus qui produit un effet.
Cela touche à quelque chose de central dans beaucoup de souffrances psychiques. La question « pourquoi cela m’arrive-t-il ? » suppose souvent qu’il existe quelque part une réponse définitive à découvrir. La question « qu’est-ce que j’en fais ? » est d’une autre nature. Elle n’attend pas une révélation, mais ouvre plutôt un espace d’action susceptible d’amoindrir la souffrance.
Construire du sens, même provisoire, même imparfait, suffit parfois à permettre de continuer à avancer.
De nombreuses approches thérapeutiques fonctionnent ainsi. Elles ne découvrent pas forcément un sens caché déjà présent dans les événements. Elles participent à la construction d’un sens suffisamment fécond pour permettre un mouvement.
Mon avis
J’ai trouvé l’ouvrage stimulant et souvent original. Il propose une réflexion inhabituelle sur la fiction, l’imagination, les pratiques symboliques et la manière dont elles influencent nos vies.
Je suis néanmoins resté partiellement sur ma faim. Certaines propositions reposent sur des présupposés philosophiques ou métaphysiques qui demanderont davantage une adhésion qu’une démonstration. Les lecteurs les plus sceptiques risquent parfois d’avoir l’impression que certaines conclusions vont plus loin que les arguments présentés.
Chaque chapitre se termine cependant par un exercice pratique, ce qui est très intéressant et casse le côté théoricien : plutôt que de demander au lecteur de croire à ses thèses, Nancy Murzilly l’invite à les mettre à l’épreuve de l’expérience.