« C’est OK que tu ne sois pas OK, Rien de plus normal que d’aller mal durant un deuil » de Megan Devine

Certaines pertes ne se réparent pas. Elles changent la vie de manière durable, sans forcément un happy end salvateur. C'est le point de départ de Megan Devine dans ce livre. Et c'est aussi ce qui le rend différent de la plupart des discours sur le deuil.

Publié le 16 mars 2026


C’est OK que tu ne sois pas OK, Rien de plus normal que d’aller mal durant un deuil est un livre sur le deuil écrit par Megan Devine, thérapeute américaine, qui a perdu son compagnon dans un accident brutal, une noyade. Elle écrit donc depuis une expérience vécue, pas depuis une position théorique.

Le livre défend une idée simple et difficile à la fois : certaines pertes ne se réparent pas. Elles changent la vie de manière durable et la personne qui les traverse ne doit pas s’attendre à un retour à la normal, une fois le deuil fait, ni à un dépassement de cette perte vers quelque chose de plus grand.

Cette idée va à rebours de beaucoup de discours sur le deuil qui cherchent presque tous à transformer la perte en quelque chose d’utile, à en faire une étape vers une vie meilleure. Megan Devine dit que cette manière de voir fait du mal aux personnes endeuillées. Elle propose une autre attitude : apprendre à vivre avec le chagrin plutôt que chercher à le faire disparaître.

Ce livre s’adresse aux personnes endeuillées, à leurs proches, et à toute personne qui accompagne la souffrance des autres.

Ce que notre culture fait du deuil

    Une culture qui ne supporte pas l’irréparable

    Pour comprendre ce que Megan Devine critique, il faut d’abord regarder la manière dont nos sociétés modernes pensent les difficultés humaines.

    Dans beaucoup de pays occidentaux, la vie sociale repose sur des valeurs de productivité et de progrès, soit la capacité à produire, à avancer, à être efficace. Dans cette logique, une personne qui souffre et qui ne fonctionne plus normalement devient un problème. On attend d’elle qu’elle se remette en marche le plus vite possible.

    Cette attente s’applique aussi au deuil. Le deuil devient alors un problème temporaire à traverser, une difficulté dont on doit sortir grandi. L’autrice formule cette observation dans une phrase importante : « en tant que culture, nous ne voulons pas entendre qu’il y a des choses irréparables ».

    C’est pourquoi la société tend à accepter le deuil dans les tout premiers moments, puis à en minimiser rapidement l’impact. Or, pendant des mois, voire des années, une personne endeuillée peut continuer à souffrir d’effets très concrets. Certaines personnes perdent de la mémoire. D’autres éprouvent de la confusion ou une difficulté soudaine à lire. Beaucoup développent une anxiété importante et une anticipation constante d’un nouveau malheur, comme si la vie était devenue définitivement dangereuse.

    Ces réactions ne signifient pas que la personne fait mal son deuil. Elles signifient que la perte a agi comme un choc profond sur le corps et l’esprit.

    Un exemple de cette minimisation culturelle est le modèle des étapes du deuil. Une psychologue américaine appelée Elisabeth Kübler-Ross a proposé ce modèle dans les années 1960 pour décrire les réactions des personnes qui apprennent qu’elles vont mourir. Avec le temps, ce modèle a été étendu au deuil en général. Beaucoup de personnes ont alors eu l’impression qu’elles devaient traverser ces étapes dans le bon ordre pour aller mieux. Si elles ne suivaient pas ce chemin, elles avaient le sentiment de mal faire leur deuil.

    Megan Devine explique que cette transformation du modèle en norme pose problème, car le deuil ne suit pas d’étapes universelles. Imposer un modèle revient à ajouter une pression supplémentaire à une personne déjà épuisée.

    Les phrases qui blessent

    Cette même logique de résolution du deuil apparaît dans les phrases que les proches utilisent pour consoler, c’est-à-dire chercher à réduire la douleur de quelqu’un.

    Ces phrases commencent presque toujours par de la gentillesse. Elles sont dites avec de bonnes intentions. Mais elles contiennent presque toutes une solution implicite qui envoie toujours le même message : tu devrais arrêter d’aller aussi mal.

    Voici les exemples que l’autrice recense :

    • Au moins tu as pu profiter de lui jusque-là.
    • Tu peux toujours avoir un autre enfant ou un autre compagnon.
    • Il est mieux là où il est maintenant.
    • Au moins maintenant tu sais ce qui compte vraiment dans la vie.
    • Cette épreuve fera de toi une meilleure personne.
    • Tu ne te sentiras pas toujours aussi mal.
    • Tu es plus fort que tu ne le penses.
    • Tout cela était écrit. Rien n’arrive sans raison.

    Ces phrases cherchent à donner un sens à la perte. Elles suggèrent que la souffrance sert une grande cause, un progrès personnel ou un plan spirituel. L’autrice formule une observation forte à ce sujet. Une personne peut être heureuse de ce qu’elle est déjà. Dans ce cas, l’idée de devenir une meilleure personne grâce à la perte n’apporte aucun réconfort.

    Le contournement spirituel

    L’autrice pousse cette critique plus loin en utilisant un concept que je trouve très pertinent : le « contournement spirituel », qui désigne donc l’utilisation d’un discours spirituel pour éviter de ressentir la douleur plutôt que de s’y confronter. La spiritualité devient un moyen de s’éloigner du chagrin plutôt que de l’accompagner.

    Cette critique vaut autant pour les discours religieux que les discours du développement personnel. Dans tous ces cas, la spiritualité ou la thérapie deviennent une manière de ne pas avoir à vivre le chagrin. On se construit un idéal de ce que devrait être une personne spirituellement avancée, et cet idéal sert à ne pas faire l’expérience de la douleur.

    L’autrice propose une autre vision. La spiritualité peut aider une personne à rester présente avec ce qu’elle vit. Si elle peut donner un peu d’espace pour respirer dans la douleur et peut rendre le chagrin un peu moins insupportable, elle ne sert pas à l’effacer comme par magie. Dans cette perspective, traverser le chagrin sans le fuir rend plus humain parce que plus vulnérable, plus apte à rester ouvert‧e à ce qu’on ressent, sans se protéger derrière des idées ou des systèmes de pensée.

    Les 2 distinctions essentielles pour vivre différemment un deuil

      La distinction centrale : chagrin et souffrance

      Pour comprendre ce que Megan Devine propose, il faut saisir la distinction qu’elle fait entre deux mots qui semblent proches, mais qu’elle sépare soigneusement.

      Le chagrin désigne la douleur naturelle qui apparaît quand on perd quelqu’un qu’on aime. C’est ce qui arrive. C’est la réaction directe à la perte. La souffrance, elle, désigne ce qui vient s’ajouter au chagrin. C’est la manière dont on interprète ce chagrin, le sens qu’on lui donne, la pression sociale qu’on reçoit, la honte de ne pas aller mieux.

      Cette distinction est proche de ce que le bouddhisme appelle les « deux flèches ». La première flèche est l’événement douloureux lui-même. La seconde flèche est la douleur supplémentaire qu’on s’inflige en résistant à la première ou en cherchant à lui donner un sens à tout prix.

      À partir de cette distinction, une idée importante apparaît. Le chagrin fait mal. Mais cela ne signifie pas qu’il est mauvais en lui-même. Dit autrement, ce n’est pas parce que quelque chose fait souffrir qu’il faut le supprimer.

      L’autrice ajoute une observation qui donne au chagrin une tout autre signification. Le chagrin vient de l’amour. Quand une personne perd quelqu’un qu’elle aime profondément, la douleur qui apparaît est directement liée à cet amour. Or, le chagrin et l’amour peuvent coexister, être présents sans s’effacer l’un l’autre.

      Prendre soin plutôt que résoudre

      À partir de cette distinction, Megan Devine reformule complètement ce que devrait être l’attitude face au deuil. Plus que résoudre le chagrin, c’est-à-dire le traiter comme un problème dont on cherche la solution, on pourrait en prendre soin, c’est-à-dire accompagner le chagrin sans chercher à le faire disparaître.

      Elle propose une image simple pour expliquer cette attitude. On peut traiter son chagrin comme on traiterait son meilleur ami en difficulté. On ne cherche pas à lui régler son problème. On est présent. On respecte son rythme. On lui demande ce dont il a besoin. Comme il n’existe pas de recette universelle pour traverser un deuil, chaque personne est invitée à inventer sa manière de vivre avec la perte, à entrer en relation avec son chagrin.

      L’autrice décrit ce chemin comme une voie médiane : ni rester enfermé‧e dans la tristesse pour toujours, ni tourner la page et prétendre que la vie est redevenue normale. Elle propose de continuer à vivre tout en gardant la présence du chagrin, sans l’effacer et sans s’y noyer.

      Les pistes concrètes

      Ce qu’on peut faire

      L’autrice ne propose pas un programme. Elle décrit des gestes possibles, à adapter selon les besoins de chacun.

      Elle note que beaucoup de personnes endeuillées ressentent le besoin de raconter ce qui s’est passé, encore et encore. Elles le disent à leurs proches ou elles l’écrivent. Ce besoin de dire et de redire ce qui est arrivé apparaît souvent dans les premiers temps. Il fait partie du processus naturel de la perte. Ne pas le réprimer est une manière d’accompagner son chagrin.

      Chacun peut aussi inventer ses propres rituels, et en tous les cas se soustraire aux rituels et commémorations que d’autres pensent bien pour elle, si elles ne se sentent pas en accord avec.

      La créativité joue aussi un rôle. Certaines personnes trouvent un soutien dans l’écriture, la lecture ou des activités comme le collage. Ces activités permettent d’exprimer ce que les mots du quotidien ne suffisent pas à dire.

      Au-delà des gestes, l’autrice encourage chaque personne à écouter ses propres besoins, surtout les plus primaire : manger, boire, dormir, se reposer, etc.. Certaines ont besoin de repos. D’autres ont besoin de voir des amis. Certaines préfèrent la solitude. D’autres trouvent du soutien dans la nature. Il n’y a pas de bonne réponse universelle. Chaque personne peut proposer elle-même sa manière de traverser cette période, en dehors de tout modèle imposé.

      Elle résume cette idée dans une phrase importante : la tâche centrale du deuil consiste à apprendre à se tenir compagnie. Se tenir compagnie signifie apprendre à être présent avec soi-même, à rester avec ce qu’on ressent sans le fuir.

      Les relations sociales

      Le deuil transforme aussi les relations avec les autres.

      Les personnes qui veulent aider produisent souvent, sans le vouloir, une forme de violence. Cette violence ne vient pas de la malveillance, mais de l’inconfort face à une douleur qu’on ne sait pas comment tenir. Les proches cherchent à faire disparaître la tristesse parce qu’ils ne savent pas rester présents avec elle.

      Si la personne endeuillée s’en sent la force, elle peut choisir d’expliquer aux personnes autour d’elle ce qui aide et ce qui n’aide pas. Poser des limites signifie ici dire clairement qu’une remarque ne convient pas, même quand elle est bien intentionnée.

      Le deuil peut aussi mettre fin à certaines amitiés. Ce phénomène peut surprendre, mais il arrive souvent. Certaines relations ne résistent pas à la confrontation avec une douleur durable.

      C’est pourquoi l’autrice insiste sur l’importance de trouver une tribu, un groupe de personnes unies par une expérience commune. Les personnes qui ont traversé une perte importante comprennent d’une manière différente. Elles reconnaissent l’expérience de l’autre depuis l’intérieur, sans avoir besoin d’explications. Ces groupes peuvent exister dans des associations, des rassemblements ou des rencontres informelles.

      Ce que les proches peuvent offrir de plus précieux tient souvent en deux mots : je suis là. Pas de solution, pas d’explication, juste une présence.


      Ce livre apporte une idée importante et difficile à entendre dans notre culture : certaines pertes ne se réparent pas et c’est acceptable. La tristesse n’est pas un dysfonctionnement. Elle est une réaction humaine normale face à la perte d’un être aimé. Le chagrin peut coexister avec l’amour. La douleur ne supprime pas ce qui a existé.

      Deux bémols : le livre est très américain dans sa manière de poser le problème. Il part d’une culture qui valorise la productivité pour montrer que le deuil lui échappe. Mais cette entrée par la productivité est elle-même culturellement située. D’autres cultures pensent le deuil différemment, sans forcément en faire un problème de performance.

      Ensuite, rendre légitime de ne pas aller bien est intéressant, mais il ne faudrait pas tomber dans l’excès inverse qui consiste à dire que la réparation est impossible ou que chercher à transcender l’épreuve est illégitime. Si chacun est libre de vivre son chagrin comme il l’entend, il est aussi libre de ne pas le vivre comme le suggère Megan Devine.

      Ces réserves mises à part, c’est un livre utile, surtout pour ceux qui accompagnent le deuil des autres et ne savent pas quoi faire de leur impuissance. Néanmoins, le livre offre malgré ces réserves quelque chose de précieux : il donne une légitimité à la douleur et il rappelle qu’accompagner quelqu’un ne signifie pas forcément le réparer.

      Questions fréquentes auxquelles le livre répond

      Pourquoi certaines personnes restent-elles tristes longtemps après une perte ?

      Certaines pertes changent la vie de manière durable. La personne ne revient pas à la vie qu’elle avait avant. La tristesse peut donc rester présente pendant des mois ou des années sans que cela soit anormal. Selon Megan Devine, cette tristesse est liée à l’amour qui a existé. Elle ne disparaît pas parce que cet amour ne disparaît pas.

      Pourquoi les phrases de consolation peuvent-elles blesser ?

      Ces phrases cherchent presque toutes à produire un résultat positif. Elles donnent l’impression que la personne devrait aller mieux rapidement ou que sa perte sert à quelque chose. Cette pression ajoute une souffrance au chagrin. Elle dit implicitement : tu devrais arrêter d’aller aussi mal.

      Pourquoi les phrases spirituelles peuvent-elles aussi blesser ?

      Elles cherchent à donner un sens à la perte : un plan, une raison, une évolution intérieure. Mais donner un sens demande implicitement à la personne d’accepter que sa douleur serve à quelque chose. Quand ce n’est pas ce qu’elle ressent, ces phrases ajoutent une pression supplémentaire au chagrin.

      Faut-il chercher un sens à la perte d’un proche ?

      Megan Devine relève que l’injonction à trouver du sens est une forme de violence. Elle note qu’il s’agit souvent d’un paravent de survie pour ne pas se confronter à la déflagration du chagrin. La spiritualité peut accompagner la douleur et donner un peu d’espace pour respirer. Elle ne doit pas servir à contourner ce qu’on ressent.

      Quelle différence entre chagrin et souffrance ?

      Le chagrin est la douleur naturelle liée à la perte. Il vient directement de l’amour qu’on portait à la personne disparue. La souffrance est ce qui s’ajoute : la pression sociale, la honte de ne pas aller mieux, les interprétations qu’on impose à la douleur. On ne peut pas empêcher le chagrin. On peut réduire la souffrance en cessant d’y ajouter des couches.

      Pourquoi les personnes endeuillées se sentent-elles souvent incomprises ?

      Beaucoup de proches des endeuillé‧e‧s n’ont pas appris à rester présentes avec une douleur durable. Elles cherchent des solutions ou des explications parce que l’inconfort de ne rien pouvoir faire est difficile à supporter. Cette attitude peut donner l’impression que la douleur n’est pas reconnue pour ce qu’elle est.

      Comment prendre soin de son chagrin concrètement ?

      En écoutant ses besoins réels : repos, solitude, présence, nature. En racontant son histoire, en créant des rituels pour les moments importants. En cherchant des personnes qui comprennent depuis l’intérieur. En acceptant qu’il n’existe pas de bonne manière universelle de traverser un deuil.

      Pourquoi certaines personnes qui ont vécu un deuil se comprennent-elles immédiatement ?

      Parce qu’elles reconnaissent l’expérience de l’autre depuis l’intérieur. Cette compréhension ne vient pas d’une théorie ou d’une formation. Elle vient de ce qui a été traversé. La douleur vécue crée une forme de reconnaissance immédiate que les mots n’expliquent pas complètement.

      Comment continuer à vivre après la perte d’un proche ?

      Le livre propose une voie médiane : ne pas chercher à effacer le chagrin, ne pas prétendre que la vie est redevenue normale, mais apprendre à vivre avec la perte tout en continuant à construire sa vie. La vie ne revient pas à son état d’avant. Elle devient une vie différente, qui contient l’absence et l’amour en même temps.

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