Ce que la gestion de projet ne peut pas vous enseigner sur votre santé

Les méthodes pour prendre soin de vous et votre santé se multiplient. Médecine alternative, bien-être, développement personnel. Elles promettent de vous libérer de la logique dominante. Mais beaucoup d'entre elles reproduisent exactement la même structure que ce qu'elles critiquent : une normalisation invisible. Un moule. Une injonction à la conformité. Et vous ne le voyez pas, parce que le moule est présenté comme une libération.

Publié le 1 mars 2026


Vous sentez confusément que quelque chose ne fonctionne pas. Vous faites attention à vous : vous mangez mieux, vous dormez plus, vous testez les dernières méthodes. Et pourtant, il y a toujours cette fatigue, cette tension, cette sensation de ne jamais en faire assez.

La plupart des solutions qu’on vous propose disent : c’est parce que tu ne t’y prends pas bien. Il faut optimiser davantage, être plus strict, plus cohérent, plus discipliné.

Mais regardez attentivement ces solutions. Regardez même celles qui se présentent comme des libérations. Elles disent toutes la même chose : tu dois rentrer dans ce moule pour aller bien.

Et c’est là qu’il y a un piège invisible.


Prendre soin de soi est devenu un travail

Vous faites attention à vous. Vous mangez plutôt bien, vous essayez de dormir suffisamment, vous lisez les articles, vous testez les méthodes.

Et pourtant, quelque chose persiste. Une fatigue le matin. Cette tension qu’on retrouve entre les omoplates. L’impression de ne jamais en faire assez.

Prendre soin de vous, c’est devenu un projet. Il faut planifier, ajuster, corriger. Observer vos émotions, surveiller votre stress, optimiser votre énergie. Comme au travail, finalement.

Beaucoup sentent confusément que cette manière de faire est épuisante, mais continuent malgré tout. Parce que ne pas s’en occuper donne l’impression d’être irresponsable. Parce que « si ça ne va pas, c’est qu’il faudrait encore mieux s’y prendre ».

C’est là que le paradoxe apparaît : plus on cherche à prendre soin de soi de cette manière, plus on peut s’éloigner d’un réel apaisement.


Santé et logique d’entreprise

Ce qui étonne, c’est que cette logique vient de partout. Elle vient du monde du travail, bien sûr. Elle vient aussi des solutions supposées être alternatives.

Prenez la médecine classique : un symptôme = un traitement. Un problème = une solution. C’est rationnel, c’est efficace. Et c’est normatif.

Mais la médecine alternative ? Elle dit : écoutez votre corps, soyez authentique, trouvez votre équilibre naturel. Et pourtant, elle applique souvent la même logique : faire ça, ne pas faire ça, respecter ce protocole, optimiser cet équilibre.

Le développement personnel ? Transformez-vous, soyez vous-même, dépassez vos limites. Mais c’est pareil : objectif → plan → correction → résultat.

Même le bien-être, qui prétend être doux, impose une normalité invisible : il y a une bonne manière de respirer, une bonne durée de sommeil, un bon équilibre hormonal, une bonne pratique de la méditation.

Le moule change de couleur. La structure reste.


Le cas emblématique du sommeil

Voici un exemple qui cristallise le problème. Je relaie la thèse du livre La grande transformation du sommeil de l’historien américain Roger Ekirch.

Avant l’industrialisation, dans la plupart des sociétés, le sommeil était biphasique. Les gens dormaient quatre ou cinq heures, se réveillaient naturellement vers minuit, restaient actifs une ou deux heures (lire, discuter, travailler légèrement), puis repartaient dormir jusqu’au matin.

Personne ne considérait ça comme un problème. C’était normal.

Aujourd’hui, vous vous réveillez à 3h du matin et c’est une catastrophe. Une insomnie. Un symptôme à traiter. Un écart à la norme.

Pourquoi ? Parce que le sommeil continu d’une traite permet à chacun‧e d’être disponible pendant les douze heures de la journée de travail industrielle. C’est efficace. C’est normatif.

Et maintenant, même les solutions « naturelles » au sommeil acceptent cette normalité. Elles disent : dormez huit heures d’affilée. C’est la nature. C’est l’équilibre.

Mais ce n’est pas la nature. C’est l’usine.

Le moule s’est installé dans votre corps. Et même les solutions qui vous promettent de vous libérer vous demandent de rester dedans.


C’est un piège structurel

Vous avez peut-être pensé : « c’est juste que je ne m’y prends pas bien ». Que vous manquez de volonté, ou de discipline, ou encore d’intelligence.

Non.

Le piège n’est pas en vous. Il est dans la structure elle-même.

Parce que quand un système nerveux reste trop longtemps en alerte (à cause de l’obligation de conformité, d’anticipation, de performance), il ne se détend pas sur commande. Il ne lit pas votre plan d’action ni votre life business model !

Ce n’est pas un choix. À un moment, c’était une stratégie de survie nécessaire. Vous aviez besoin de cette vigilance. De cette capacité à anticiper, à vous adapter, à ne jamais baisser la garde.

Maintenant, c’est devenu un automatisme. Votre corps se réveille à 3h du matin. Votre esprit rumine sans arrêt. Vous êtes tendu.e sans raison.

Mais ici, le problème n’est pas forcément votre système nerveux. C’est qu’on lui a appris à rester en alerte dans un monde conçu pour qu’il le reste.

Et quand vous appliquez une nouvelle méthode (même une méthode supposée libératrice), vous reproduisez souvent la même logique : contrôle, optimisation, conformité à une normalité invisible.


Et si le changement ne passait plus par le contrôle ?

Il existe une autre manière d’aborder ça. Elle ne cherche pas à améliorer, mais à désactiver dans un premier temps ce qui empêche le relâchement.

La différence est fondamentale.

Au lieu de demander à la personne de faire mieux, on s’intéresse à ce qui maintient cette alerte. On ne renforce pas la volonté. On enlève ce qui la paralyse. La somatothérapie est une voie idéale pour cette démarche. Mais la prise de conscience peut déjà vous permettre de faire un grand pas en avant.

Lorsque ça se libère, et ça peut prendre du temps, quelque chose change. Ce n’est pas forcément spectaculaire. Un cabinet, je peux avoir quelqu’un qui revient à son rendez-vous suivant et me dit : je rumine moins. Je ne me réveille plus systématiquement à 3h du matin. Ce sont des signes que les choses bougent, même si tout n’est pas résolu.


Enlever plutôt qu’ajouter

Ce qu’on vient de décrire repose sur une idée simple à comprendre, mais moins à mettre en œuvre, tant nous sommes imprégnés de la culture problème/solution.

Beaucoup de ce qu’on appelle des « problèmes » (cette vigilance constante, cette incapacité à vraiment vous reposer, cette rumination) ne sont pas des défauts. Ce sont des adaptations anciennes qui n’ont plus besoin d’être actives.

Elles vous ont protégé.e. Mais maintenant elles vous entravent.

Il ne s’agit donc pas d’ajouter des outils, ni de renforcer la volonté, ni encore de vous « fabriquer » de la motivation ! Il s’agit simplement de permettre au corps de cesser un effort devenu inutile.

C’est d’ailleurs pour ça que la somatothérapie ne promet pas une transformation spectaculaire. Elle ouvre un espace où la vie peut à nouveau circuler sans être constamment dirigée. Et lorsque cette circulation reprend, les actions justes apparaissent d’elles-mêmes, non parce qu’elles ont été décidées, mais parce qu’elles deviennent possibles et évidentes pour le corps.


On vous a appris à penser votre santé de mille manières différentes. Mais presque toutes reproduisent la même structure : un problème, une solution, une norme invisible, une conformité attendue. Pourquoi ?

C’est simplement que nos sociétés valorisent l’efficacité, la mesure, l’optimisation. Et cette logique s’infiltre partout, même dans les espaces qui se présentent comme des échappatoires.

La vraie question n’est donc pas : « quelle est la bonne méthode ? » C’est : « quand j’adopte une pratique, une méthode, une approche, est-ce que je me mets en conformité avec un moule ? Ou est-ce que je me libère vraiment ? »

Quand on vous dit dormir huit heures, est-ce la nature ou l’usine ?

Quand on vous dit méditer, est-ce du relâchement ou une nouvelle performance à atteindre ?

Quand on vous propose une solution, demandez-vous : est-ce que cette solution suppose que quelque chose chez moi est cassé, inefficace, anormal ?

Car il y a une différence entre : « tu dois faire ça pour aller bien » et « cet espace permet à ce qui cherche déjà à aller bien de se manifester ».

L’une renforce le moule. L’autre l’enlève.

C’est à vous de voir quelle logique vous décidez d’incarner.

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