« Le regret d’être mère », d’Orna Donath : une bouffée de déculpabilisation
Enquête autour d'un tabou qui laisse trop de femmes dans une détresse profonde, faute d'une légitimité sociale à exprimer le regret d'être devenues mères
Publié le 1 mai 2026
Orna Donath est une sociologue israélienne qui a réalisé une étude qualitative fondée sur les témoignages de 23 femmes. Le regret d’être mère, aux éditions Odile Jacob, est un livre qui parle d’un tabou : celui des femmes qui regrettent d’être devenues mères.
L’autrice montre comment ce regret est rendu invisible, illégitime et pathologisé par des mécanismes sociaux, culturels et politiques. Elle défend l’idée que la maternité devrait pouvoir être évaluée comme n’importe quelle autre expérience, sans que cette évaluation soit traitée comme un symptôme psychopathologique.
Elle propose de déplacer le regard sur ce phénomène. J’en garde 4 idées principales, celles qui m’ont le plus marqué.
1. Consentir à être mère n’est pas le vouloir
La société présente la maternité comme un choix libre. Donath montre que ce choix est massivement déterminé par la norme sociale. Il n’existe souvent pas de modèles alternatifs crédibles. La maternité fonctionne comme un plan de vie proposé par défaut, tellement porté par l’entourage et la culture qu’il est difficile de s’en écarter.
Donath distingue deux choses : consentir à la maternité et la vouloir. On peut devenir mère en y consentant sans l’avoir véritablement voulu. Le consentement peut être une absence de résistance face à quelque chose qui semble inévitable. Il s’agit davantage d’une décision passive que d’un véritable élan.
La double contrainte que décrit Donath est révélatrice. Si une femme n’a pas d’enfant, on lui dit que c’est égoïste. Si elle en a et regrette, on lui dit que c’était son choix et qu’elle doit l’assumer. Pile je gagne, face tu perds… Ce mécanisme montre que le choix n’est libre qu’en apparence.
Cette distinction change quelque chose pour les femmes qui regrettent. Ce n’est pas tant qu’elles auraient dû savoir : c’est surtout qu’elles sont dans un contexte culturel qui ne leur offre pas les conditions pour vraiment choisir.
2. L’absence de mots crée la souffrance
La société ne fournit pas les mots ni les concepts pour dire qu’on regrette d’être mère. Les concepts pour nommer cette expérience n’existent pas ou sont inaccessibles, preuve de l’énorme tabou.
Donath formule une hypothèse : certaines crises existentielles ou psychiatriques chez des femmes viendraient de cette impossibilité à formuler ce qu’elles vivent. Quand on n’a pas de mots pour ce qu’on ressent, on ne peut pas l’intégrer. La détresse reste insaisissable et sans issue.
Un signe concret de cette absence : quand des femmes essaient d’évoquer ce sujet, elles sont presque toujours obligées de relativiser, de minimiser, ou de conclure qu’elles sont quand même contentes. Même quand les mots existent, elles ne peuvent pas les utiliser sans immédiatement les désamorcer.
Pouvoir nommer ce qu’on vit est souvent le premier mouvement vers quelque chose qui s’apaise. La lecture de ce livre pour ces femmes peut être un premier pas.
3. La dépression post-partum vue autrement
Dans la continuité du précédent, Donath propose d’élargir la vision de la dépression post-partum, habituellement expliquée par des causes biologiques ou hormonales. Cette dépression peut aussi être la réponse d’une personne qui se retrouve dans une situation qu’elle n’a pas vraiment choisie, sans ressources pour y faire face, et sans possibilité de dire que cette situation lui est indésirable.
Sans nier le biologique, elle suggère que le biologique est parfois utilisé pour éviter de regarder autre chose : une expérience vécue comme non désirée, dans un contexte où le dire est impossible. Et cette expérience est d’autant plus difficile à porter qu’elle est irréversible.
En effet une fois qu’on est mère, même si on ne voit plus ses enfants ou même s’ils meurent, on ne peut plus jamais ne pas avoir été mère. Se retrouver face à quelque chose d’aussi irréversible, sans l’avoir vraiment choisi, peut produire une détresse qui dépasse largement le dérèglement hormonal.
Une femme qui souffre après une naissance ne souffre donc pas forcément d’un dérèglement. Elle est parfois dans une situation objectivement difficile, sans les mots pour le dire. Le corps exprime alors à sa façon cette impasse.
4. On peut regretter la maternité sans regretter ses enfants
C’est sans doute l’idée la plus déculpabilisante du livre. Beaucoup de gens pensent que regretter d’être mère, c’est rejeter ses enfants. Donath montre que ce n’est pas ce que vivent les femmes qu’elle a rencontrées. Elles peuvent aimer leurs enfants, s’en occuper, être présentes, et en même temps regretter le rôle, la charge, la perte de ce qu’elles étaient avant, le fait que c’est irréversible.
Or l’accusation de maltraitance est souvent ce qui surgit dès que ces femmes osent exprimer ce qu’elles ressentent. Cette distinction ouvre la possibilité d’accepter ce regret sans se sentir être une mauvaise mère.
Se pose alors une question plus difficile encore : faut-il le dire à ses enfants ? Certaines femmes choisissent de ne jamais en parler, pour les protéger. D’autres estiment qu’en se taisant, elles empêchent leurs enfants de les connaître vraiment. Les deux positions sont présentes dans les témoignages. Ce dilemme montre que la distinction entre regretter le rôle et rejeter l’enfant structure des décisions réelles, au quotidien.
Les thèses du livre sont relativement peu nombreuses, et tiendraient en une page. Ce qui fait sa force, ce n’est pas tant un raisonnement complexe, que le pari de donner la parole à ces femmes, de rendre cette situation moins abstraite.
Aussi, je pense que c’est un ouvrage salutaire pour les femmes que la maternité aurait plongées dans un malaise sans qu’elles comprennent pourquoi, et que cette situation ferait culpabiliser. Mais il est salutaire aussi pour tout un chacun, afin de s’ouvrir à la possibilité, que dans son entourage, des femmes vivent en secret, et dans la souffrance, leur maternité.
Aussi, si vous entendez certaines femmes « blaguer » sur le fait que la maternité est un regret, soyez conscient‧e qu’il s’agit peut-être d’un appel à l’aide, et que cette aide est avant tout une écoute sans jugement.
Pour prolonger ce livre
Mal de mères, Dix femmes racontent le regret d’être mère, Stéphanie THOMAS
Questions fréquentes
Qu’est-ce que le regret maternel selon Orna Donath ?
Le regret maternel désigne le fait pour une femme de regretter d’être devenue mère. Indépendemment de l’amour pour ses enfants, des femmes se disent qu’elles auraient préféré ne pas être mères. Elles ne rejettent pas tant leurs enfants que le rôle qu’elles doivent tenir.
Le regret maternel est-il un trouble psychologique ?
Non, selon Donath. Elle propose de le comprendre comme une évaluation lucide et rationnelle d’une expérience vécue comme non désirée. La souffrance qui l’accompagne vient souvent de l’absence de langage pour le nommer, pas du vécu lui-même.
Quelle est la différence entre consentir à la maternité et la vouloir ?
Le consentement peut être une absence de résistance face à une norme très puissante. On peut devenir mère sans l’avoir activement voulu, par une décision passive dans un contexte où ne pas le faire semblait impossible.
Pourquoi le regret maternel est-il aussi peu visible socialement ?
Parce que la société dans laquelle nous visons présente la maternité comme naturelle et désirable. Toute femme qui s’en écarte est fortement culpabilisée. Ce regret remet en cause un ordre social qui repose sur la disponibilité reproductive et affective des femmes.
Peut-on être une bonne mère et regretter d’être mère ?
Oui, c’est une des thèses centrales du livre. Les femmes rencontrées par Donath sont capables d’aimer leurs enfants et d’en prendre soin, tout en regrettant le rôle. Les deux ne s’excluent pas.
Quel lien Donath établit-elle entre regret maternel et dépression post-partum ?
Elle propose l’hypothèse que certaines dépressions post-partum pourraient être la réponse d’une femme face à une situation vécue comme indésirable et sans issue nommable, et pas seulement le résultat d’un dérèglement hormonal.
Le regret maternel concerne-t-il certains milieux sociaux plus que d’autres ?
Non. Donath montre que le phénomène traverse tous les milieux socio-économiques. Les conditions difficiles peuvent aggraver la souffrance, mais le regret lui-même n’est pas lié à la précarité.
Comment ce livre peut-il être utile en accompagnement thérapeutique ?
Il offre un vocabulaire à des femmes qui souffrent sans pouvoir nommer ce qu’elles vivent. Pouvoir mettre des mots sur une expérience jusque-là sans contour est souvent le premier mouvement vers quelque chose qui s’apaise.