Littérature, Pédagogie
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Savoir par coeur : la thèse

peinture d'un coeur

J’ai soutenu le 17 janvier 2015 ma thèse de littératures françaises et comparée (« s » à « littératures » et « françaises », car on considère que chaque siècle est une littérature à part entière, et même sans ça littérature prendrait un « s », car il y en a deux types ; et sans « s » à « comparée », car on considère que c’est de la littérature comparée, car on désigne plus par là une manière d’appréhender les textes qu’un corpus de textes). Le titre en est « Savoir par cœur — Enjeux de la mémorisation des textes pour les études littéraires ».

Bon, s’agit-il d’une thèse à proprement parler  ? Pas vraiment. Il s’agit plus d’un essai. Le but était pour moi de réfléchir, plus que de fournir un travail très académique. J’ai démarré cette thèse en 2009 après avoir commencé à travailler en jardin d’enfants : j’ai alors eu besoin d’une stimulation intellectuelle plus importante. J’ai donc pu m’exonérer de certaines contraintes académiques qui incombent à qui projette une carrière universitaire. C’était vraiment une thèse pour le plaisir.

J’avais travaillé sur la lecture à haute voix en master 2, et le par cœur me semblait être une prolongation intéressante, d’autant que j’avais l’impression que je n’aurai pas grand-chose à en dire (je me suis souvent dit que j’aurais mieux fait de faire un mémoire de master sur le par cœur, et une thèse la lecture à haute voix, que ça aurait été plus simple !), à part la vague intuition qu’« apprendre par cœur, ce n’est pas rien ». Le défi intellectuel était grand.

J’ai passé une très longue période à lire sans avoir la moindre idée de la direction dans laquelle j’irai. J’ai essayé de lire tous les domaines qui se rapprochaient un peu de la mémorisation et de la littérature pour croiser les idées : anthropologie, sociologie, neurosciences, théorie critique littéraire classique, pédagogie, psychologie, sciences de l’éducation, philosophie…

Fidèle à une vieille habitude, j’ai commencé à écrire sans plan, en piochant de-ci de-là les éléments que j’avais notés. Je souhaitais avoir un plan qui émerge presque naturellement, plutôt qu’une approche méthodique artificielle qui rend la lecture ennuyeuse selon moi. Ce n’est que 2 ou 3 mois avant de rendre la thèse qu’une idée de plan m’est apparue. J’ai ainsi structuré la thèse autour de 3 grandes idéologies qui sont à contre-courant de la mémorisation des textes.

J’ai finalement essayé de penser en creux (j’ai un profil d’opposant selon la typologie d’Antoine de La Garanderie : j’ai besoin de penser par le contre-exemple, la contradiction et par ce que ne sont pas les choses plus que par ce qu’elles sont) ce à quoi s’opposait la mémorisation des textes à l’école pour dresser un portrait de ce que devrait être l’étude de la littérature aujourd’hui. J’ai finalement abouti à une thèse qui se rapproche de ce qu’on pourrait appeler de la philosophie politique de l’éducation puisque je m’interroge sur le sens à donner à notre éducation à travers des choix idéologiques qui sous-tendent notre société.

J’ai donc abouti à une idée simple : apprendre par cœur c’est s’opposer à un certain avatar du matérialisme, à une forme de logique marchande qui aboutit aujourd’hui au consumérisme et à un discours de domination du masculin sur le féminin. Quel rapport avec la mémoire ? Je vous laisse lire la thèse pour vous en faire une idée.

Pour terminer, je précise qu’il ne s’agit ni d’une histoire du par cœur, ni d’un manuel technique, ni d’un ouvrage de didactique. Comme son titre l’indique, la thèse interroge le fait de savoir par cœur, qui nécessite de mémoriser, mais s’intéresse peu à la récitation elle-même pour une bonne raison : je me suis aperçu que ce que j’aurais à en dire recoupait ce que je disais de la lecture à haute voix. Il m’a semblé que ce serait trop redondant, encore que cela m’aurait fait gagner 50 pages d’un coup ! Comme son titre l’indique aussi, il s’agit bien des enjeux : le but pour moi était avant tout de convaincre, motiver et pousser à la pratique.

Bonne lecture aux curieux et aux courageux ! Et si vous trouvez des coquilles, et il y en a encore beaucoup, faites-le moi savoir.

Savoir par cœur — Enjeux de la mémorisation des textes pour les études littéraires

2 Comments

  1. Re-bonjour, je viens de parcourir, un peu « en diagonale » (donc je ne l’ai pas lu « en entier »…), votre thèse sur le « par coeur » que je trouve superbe de vérité et de sens. J’ai particulièrement aimé la manière dont vous utilisez le geste de compréhension d’A. de LA GARANDERIE, pour transformer l’objet texte en objet mental. Bien d’autres passages ont retenu mon attention et suscité mon intérêt : la défense de l’introspection, le retour de la conscience comme réalité incontournable dans les recherches en neurosciences (avez-vous lu « L’autre moi-même » d’ A. Damasio ?), la dispute « contenus objectivables vs impressions subjectives » et la condamnation de la technicité insupportable de l’enseignement du français actuellement… J’ai apprécié que l’un de vos enseignant-auditeur soit Y. Citton dont j’apprécie les travaux. Je relève d’une opération oculaire qui me gêne quelque peu pour lire mieux votre texte, ce que je ferai dès que possible.
    J’aimerai toutefois dès à présent attirer votre attention sur une imprécision langagière qui me trouble, et surtout perturbe beaucoup d’élèves : la confusion très répandue et habituelle chez les enseignants, et tous les publics du reste, entre « apprendre » et « savoir » par coeur… Voici un texte (bien modeste à coté du vôtre… http://aidautravailavecpegase.blogspot.fr/2011/11/42-apprendre-par-coeur-savoir-par-cur.html ) dans lequel j’exprime ma réflexion à ce sujet. Vous verrez que nous nous rejoignons sur la nécessité d’une compréhension approfondie pour que l’objet mental constitué pénètre vraiment « au coeur » du sens du texte à savoir « à coeur » ou « par le coeur » si l’on tient compte de l’aspect émotionnel. Apprendre par coeur signifie alors pour moi « apprendre dans le but de savoir par coeur ».
    Encore un grand bravo pour votre remarquable travail. Je vais le mettre en référence sur mon blog.
    Bien cordialement à vous . Guy SONNOIS

    • Fabrice Nowak says

      Re-bonjour,

      Je suis content que ma thèse intéresse au-delà du cercle très restreint des membres du jury 😉

      Je n’ai pas tout de suite saisi dans votre message d’où venait l’impression d’indécision langagière puisque dans mon esprit il est clair que l’apprentissage par cœur est l’apprentissage qui nous mène à savoir par cœur. Ma thèse traite du fait de savoir par cœur, ce qui implique d’avoir appris par cœur.

      Puis, en lisant votre blog, j’ai cru comprendre l’origine du malentendu. Vous mettez en lumière que pour savoir par cœur, on n’est pas obligé de passer par une simple répétition du texte : on a le droit d’y projeter tous les projets de sens qu’on veut, tant que le résultat est le par cœur. Or, beaucoup d’élèves pensent que savoir par cœur nécessite de passer par cette répétition alors que libre à eux de transformer le texte dans un premier temps s’ils le souhaitent.

      Du coup, vous avez dû voir que je me focalise sur l’apprentissage par la répétition, à la manière de Marcel Jousse, ce qui pourrait sembler une manière limitée d’apprendre par cœur. Mais je défends cette manière de faire pour 2 raisons :

      – Je plaide pour la dimension collective de l’apprentissage par cœur à 2 titres : 1) l’expérience collective « saine » est aujourd’hui rare et je tiens cette expérience d’apprentissage par cœur collectif comme étant une forme d’expérience esthétique, susceptible d’être un contexte favorisant émotionnellement l’apprentissage par cœur ; 2) je défends l’idée que, dans une société où la compression du temps est devenue pathogène, c’est au professeur d’assumer pendant son cours les tâches nécessitant du temps plutôt que de demander à ses élèves d’apprendre chez eux.
      On pourrait laisser aux élèves 15 minutes dans le cours pour apprendre par cœur chacun dans son coin, mais on passe à côté de la puissance de l’expérience collective. Dès lors, il faut bien trouver une méthode unique.

      – Mais l’apprentissage par cœur n’est pas dissocié du travail sur le sens puisqu’il est pour moi l’occasion de commenter le texte. On peut très bien, durant ces séances collectives, commenter des groupes de mots, demander aux élèves quelles remarques ces groupes appellent, et mêler ainsi la mémorisation à d’autres projets : comment pourrait-on le dire différemment ? À quoi cela fait-il écho avec ce qui précède ? En quoi cela est-il en rupture avec ce qui précède ? Si on change tel mot, en quoi le sens est-il changé ? Si on inverse tels mots, en quoi le sens est-il changé ?…

      Si malgré ces précisions, vous sentiez encore que j’utilise l’expression « apprendre par cœur » avec trop peu de précision, n’hésitez pas à me signaler les occurrences dans mon texte !

      Cordialement,
      Fabrice

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